Le silence au centre de toute vie intérieure La question du silence que nous abordons chez soeur Elisabeth de la Trinité n’est pas une simple question particulière qui concerne uniquement sa propre spiritualité ; loin de là, le silence est le cadre même où se dessine toute vie intérieure. « Tout projet philosophique, dit Joseph Rassam, pourrait être apprécié en fonction de la place qu’il accorde, de façon explicite ou implicite, au silence ».
Le silence comme mission au ciel Sœur Elisabeth donc ne se contente pas de vivre le silence ni même de dire son importance, elle s’est donné la mission de l’apprendre aux âmes pour l’éternité, du moins jusqu’au retour du Christ. Consciente de sa participation à l’économie du salut qui lui a été confiée, elle s’écrie quelques jours avant sa mort : « il me semble qu’au ciel ma mission sera d’attirer les âmes, en les aidant à sortir d’elles-mêmes pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple et de les garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles et de les transformer en Lui ». En ce monde bruyant d’aujourd’hui il est certain qu’elle ne se trouve pas au chaumage, elle donne ainsi une réponse anticipée à l’appel de Paul VI : « Que naisse en nous l’estime du silence, cette admirable et indispensable condition de l’esprit ». Relevons juste l’humour paradoxal de Dieu d’avoir confié la mission d’enseigner le silence à quelqu’un qui s’appelle « Louange » ! « Louange de Gloire », le nom de sœur Elisabeth au ciel ! Nous essaierons donc de montrer comment la vie et la doctrine spirituelle d’Elisabeth de la Trinité donnent au silence un rôle prépondérant dans la vie mystique, au point de devenir la mission même de la Bienheureuse. Ce rôle, à notre avis, est déjà, ou devrait être, accordé par toute métaphysique chrétienne et toute théologie, c’est pourquoi notre étude, se fondant essentiellement dans la spiritualité d’Elisabeth, se nourrit aussi bien de la réflexion métaphysique réaliste que de la théologie mystique en général.
L’amour du silence conduit au silence de l’amour Dans son libre La doctrine spirituelle de sœur Elisabeth de la Trinité, le père Philipon distingue 3 formes de silence chez Elisabeth : extérieur, intérieur et le silence divin, empruntant cette dernière appellation à saint Jean de la Croix. Nous opterons pour une autre classification qui se base sur la distinction de deux sources possibles du silence, le premier étant l’effort humain, le deuxième le travail surnaturel de Dieu. Ces deux formes de silence, concernant à la fois le silence extérieur et le silence intérieur, sont relatives aux étapes et à l’avancement de la vie spirituelle, elles correspondent aux deux phases distinguées par le père Marie Eugène de l’Enfant Jésus à l’école de Thérèse d’Avila : la première comprend les trois premières Demeures, la deuxième commence aux quatrièmes Demeures.
Deuxième méditation de la Dernière retraite Nous nous baserons surtout sur la méditation écrite par Elisabeth de la Trinité pour le deuxième jour de sa dernière retraite, la retraite à laquelle Philipon donne l’heureux nom de « Laudem Gloriae » est considérée comme une « petite somme mystique, la quintessence de sa doctrine spirituelle ». Cette méditation peut être divisée en deux parties qui se distinguent facilement par la forme avant même d’en considérer au contenu. La première partie explique ce que veut dire pour une âme de faire silence, la deuxième ne se situe plus dans la description du comment du silence mais de ses bienfaits. Les deux silences que nous distinguons chez Elisabeth de la Trinité peuvent être respectivement décrits comme actif et passif. Le premier silence pris comme ascèse, comme acte de la volonté s’avère être une condition nécessaire pour rentrer dans la vie mystique ; le deuxième, compris comme lieu où l’union de deux amours se réalise, s’avère être l’aboutissement de la vie mystique. « L’amour du silence conduit au silence de l’amour », l’amour du silence est différent du silence de l’amour, c’est évident, sinon il n’y aurait pas de sens de parler de « conduire à » ; s’il y a un point de départ, l’amour du silence, et un point d’arrivée, le silence de l’amour, c’est qu’ils diffèrent entre eux. Par anticipation nous disons que le premier est humain, le second est divin. Qu’est-ce à dire ?