pourquoi et comment... « La nouvelle Évangélisation » , Joseph Cardinal Ratzinger
Le cardinal Ratzinger évoque pour vous un auteur difficile à lire ? Eh bien voyez plutôt... La vie humaine ne se réalise pas d’elle-même. Notre vie est une question ouverte, un projet incomplet qu’il reste à achever et à réaliser. La question fondamentale de tout homme est : comment cela se réalise-t-il de devenir un homme ? Comment apprend-on l’art de vivre ? Quel est le chemin du bonheur ? Évangéliser signifie : montrer ce chemin, apprendre l’art de vivre. Jésus a dit au début de sa vie publique : Je suis venu pour évangéliser les pauvres (Lc 4, 18). Ce qui signifie : j’ai la réponse à votre question fondamentale, je vous montre le chemin de la vie, le chemin du bonheur - mieux, je suis ce chemin.
La pauvreté la plus profonde est l’incapacité d’éprouver la joie, le dégoût de la vie, considérée comme absurde et contradictoire. Cette pauvreté est aujourd’hui très répandue, sous diverses formes, tant dans les sociétés matériellement riches que dans les pays pauvres. L’incapacité de joie suppose et produit l’incapacité d’aimer, elle produit l’envie, l’avarice et tous les vices qui dévastent la vie des individus et du monde. C’est pourquoi nous avons besoin d’une nouvelle évangélisation. Si l’art de vivre demeure inconnu, tout le reste ne fonctionne plus. Mais cet art n’est pas un objet de la science, cet art ne peut être communiqué que par celui qui a la vie, celui qui est l’Évangile en personne.
I. Structure et méthode de la nouvelle évangélisation
1. La structure
Avant de parler des contenus fondamentaux de la nouvelle évangélisation, je voudrais dire un mot à propos de sa structure et de la méthode appropriée. L’Église évangélise toujours et n’a jamais interrompu le cours de l’évangélisation. Elle célèbre chaque jour le mystère eucharistique, administre les sacrements, annonce la parole de vie, la parole de Dieu, s’engage pour la justice et la charité. Et cette évangélisation porte ses fruits : elle donne la lumière et la joie, elle donne un chemin de vie à tant de personnes ; et beaucoup d’autres vivent, souvent même sans le savoir, de la lumière et de la chaleur resplendissantes de cette évangélisation permanente.
Cependant, nous observons un processus progressif de déchristianisation et de perte des valeurs humaines essentielles qui est préoccupant. Une grande partie de l’humanité d’aujourd’hui ne trouve plus, dans l’évangélisation permanente de l’Église, l’Évangile, c’est-à -dire une réponse convaincante à la question : Comment vivre ? C’est pourquoi nous cherchons, outre l’évangélisation permanente, jamais interrompue, et à ne jamais interrompre, une nouvelle évangélisation, capable de se faire entendre de ce monde qui ne trouve pas l’accès à l’évangélisation « classique ». Tous ont besoin de l’Évangile ; l’Évangile est destiné à tous, et pas seulement à un cercle déterminé ; nous sommes donc obligés de chercher de nouvelles voies pour porter l’Évangile à tous.
Mais ici se cache aussi une tentation, la tentation de l’impatience, la tentation de chercher tout de suite le grand succès, de chercher les grands nombres. Ce n’est pas la méthode de Dieu. Pour le Royaume de Dieu, comme pour l’évangélisation, instrument et véhicule du Royaume de Dieu, la parabole du grain de sénevé est toujours valable (cf. Mc 4, 31 - 32). Le Royaume de Dieu recommence toujours de nouveau sous ce signe. La nouvelle évangélisation ne peut pas signifier : Attirer tout de suite par de nouvelles méthodes plus raffinées les grandes masses qui se sont éloignées de l’Église. Non ; ce n’est pas cela, la promesse de la nouvelle évangélisation. La nouvelle évangélisation signifie : ne pas se contenter du fait que du grain de sénevé a poussé le grand arbre de l’Église universelle, ne pas penser que le fait que dans ses branches toutes sortes d’oiseaux peuvent y trouver place suffit, mais oser de nouveau, avec l’humilité du petit grain, en laissant à Dieu quand et comment il grandira (Mc 4, 26 - 29).
Toutes les grandes choses commencent par un petit grain et les mouvements de masse sont toujours éphémères. Dans sa vision du processus de l’évolution, Teilhard de Chardin parle du « blanc des origines » : Le début des nouvelles espèces est invisible et introuvable pour la recherche scientifique. Les sources sont cachées, trop petites. Autrement dit : Les grandes réalités commencent dans l’humilité. Laissons de côté, si et jusqu’à quel point Teilhard a raison avec ses théories évolutionnistes ; la loi des origines invisibles dit une vérité, une vérité présente précisément dans l’agir de Dieu dans l’histoire : « Ce n’est pas parce que tu es grand que je t’ai élu, bien au contraire tu es le plus petit des peuples ; je t’ai élu parce que je t’aime... » dit Dieu au peuple d’Israël dans l’Ancien Testament, et il exprime ainsi le paradoxe fondamental de l’histoire du salut : Certes, Dieu ne compte pas avec les grands nombres ; le pouvoir extérieur n’est pas le signe de sa présence. Une grande partie des paraboles de Jésus indiquent cette structure de l’agir divin et répondent ainsi aux préoccupations des disciples, qui attendaient du Messie bien d’autres succès et signes, des succès du genre de ceux offerts par Satan au Seigneur : Tout cela, tous les royaumes du monde, je te le donnerai... (Mt 4, 9). Certes, Paul à la fin de sa vie a eu l’impression d’avoir porté l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre, mais les chrétiens étaient de petites communautés dispersées dans le monde, insignifiantes selon des critères séculiers. En réalité, elles furent le levain qui pénètre la pâte de l’intérieur et portèrent en elles l’avenir du monde (cf. Mt 13, 33).
Un vieux proverbe dit : « Le succès n’est pas un nom de Dieu ». La nouvelle évangélisation doit se soumettre au mystère du grain de sénevé et ne doit pas prétendre produire tout de suite un grand arbre. Nous vivons tantôt dans la trop grande sécurité du grand arbre déjà existant, tantôt dans l’impatience d’avoir un arbre plus grand, plus vigoureux. Nous devons au contraire accepter le mystère que l’Église est à la fois le grand arbre et le grain minuscule. Dans l’histoire du salut, c’est toujours en même temps Vendredi saint et Dimanche de Pâques...
2. La méthode
De cette structure de la nouvelle évangélisation découle aussi la méthode appropriée. Certes, nous devons utiliser de manière raisonnable les méthodes modernes pour nous faire entendre -mieux : pour rendre la voix du Seigneur accessible et compréhensible. Nous ne cherchons pas seulement l’écoute pour nous, nous ne voulons pas augmenter le pouvoir et l’extension de nos institutions, mais nous voulons nous mettre au service du bien des personnes et de l’humanité en faisant place à Celui qui est la Vie.
Cette expropriation de soi-même, en l’offrant au Christ pour le salut des hommes, est la condition fondamentale d’un authentique engagement pour l’Évangile. « Je suis venu au nom de mon Père et vous ne m’accueillez pas ; qu’un autre vienne en son propre nom, celui-là vous l’accueillez » dit le Seigneur (Jn 5, 43). Le signe distinctif de l’Antéchrist est de parler en son nom propre. Le signe du Fils est sa communion avec le Père. Le Fils nous introduit dans la communion trinitaire, dans le cercle de l’amour éternel, dont les personnes sont des « relations pures », l’acte pur de se donner et de se recevoir. Le dessein trinitaire visible dans le Fils qui ne parle pas en son nom montre la forme de vie du véritable évangélisateur. Mieux encore, évangéliser n’est pas uniquement une façon de parler, mais une façon de vivre : vivre dans l’écoute et se faire la voix du Père. « Car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu’il entendra, il le dira » dit le Seigneur à propos de l’Esprit saint (Jn 16, 13). Cette forme christologique et pneumatologique de l’évangélisation est en même temps une forme ecclésiologique : Le Seigneur et l’Esprit construisent l’Église, se communiquent dans l’Église. L’annonce du Christ, l’annonce du Royaume de Dieu suppose l’écoute de sa voix dans la voix de l’Église. « Ne pas parler en son propre nom » signifie : parler dans la mission de l’Église... De cette loi de l’expropriation découlent des conséquences très pratiques. Toutes les méthodes raisonnables et moralement acceptables doivent être étudiées, c’est un devoir d’user de ces possibilités de communication.
Mais les paroles et tout l’art de la communication ne peuvent atteindre la personne humaine à la profondeur à laquelle doit arriver l’Évangile. Il y a quelques années, je lisais la biographie d’un excellent prêtre de notre siècle, Don Didimo, curé de Bassano del Grappa. Dans ses notes, on trouve des paroles précieuses, fruit d’une vie de prière et de méditation. À ce propos, Don Didimo dit par exemple : « Jésus prêchait le jour, la nuit il priait. » Par cette brève remarque il voulait dire : Jésus devait acquérir ses disciples de Dieu. C’est toujours valable. Nous ne pouvons pas gagner, nous, les hommes. Nous devons les obtenir de Dieu, pour Dieu. Toutes les méthodes sont vides sans le fondement de la prière. La parole de l’annonce doit toujours baigner dans une intense vie de prière. Nous devons y ajouter un pas supplémentaire. Jésus prêchait le jour, la nuit il priait ; mais ce n’est pas tout. Sa vie tout entière fut, comme le montre de façon très belle l’Évangile de saint Luc, un chemin vers la croix, une ascension vers Jérusalem.
Jésus n’a pas rédimé le monde par de belles paroles, mais par sa souffrance et sa mort. Sa passion est une source de vie intarissable pour le monde ; sa passion donne force à sa parole. Le Seigneur lui-même, en étendant et en élargissant la parabole du grain de sénevé, a formulé cette loi de fécondité dans la parole du grain de blé qui meurt, tombé en terre (Jn 12, 24). Cette loi est valable elle aussi jusqu’à la fin du monde, et avec le mystère du grain de sénevé, elle est fondamentale pour la nouvelle évangélisation. Toute l’histoire le prouve. Il serait facile de le démontrer dans l’histoire du christianisme. Je me bornerai à rappeler ici le début de l’évangélisation dans la vie de saint Paul. Le succès de sa mission ne fut pas le fruit d’une grande habileté rhétorique ou de la prudence pastorale ; sa fécondité fut liée à sa souffrance, à sa communion dans la passion avec le Christ (cf. 1 Co 2, 15 ; 2 Co 5, 7 ; 11, 10s ; 11, 30 ; Ga 4, 12 - 14). « Il ne lui sera donné que le signe du prophète Jonas » a dit le Seigneur. Le signe de Jonas est le Christ crucifié, ce sont les témoins, qui complètent « ce qui manque aux tribulations du Christ » (Col 1, 24). Dans toutes les périodes de l’histoire, se sont chaque fois de nouveau confirmés ces mots de Tertullien : Le sang des martyrs est une semence. Saint Augustin dit la même chose d’une façon plus belle, en interprétant Jn 21, où la prophétie du martyr de Pierre et le mandat de paître les brebis, dans l’institution de son primat, sont intimement liés. Saint Augustin commente ainsi le texte Jn 21, 16 : « Pais mes brebis », c’est-à -dire souffres pour mes brebis (Sermo Guelf. 32 PLS 2, 640). Une mère ne peut donner la vie à un enfant sans souffrir. Tout accouchement implique la souffrance, est souffrance, et le devenir chrétien est un accouchement. Ou, pour le dire avec les paroles du Seigneur : le Royaume de Dieu souffre violence (Mt 11, 12 ; Lc 16, 16), mais la violence de Dieu est la souffrance, c’est la croix. Nous ne pouvons donner vie aux autres sans donner notre vie. Le processus d’expropriation cité plus haut est la façon concrète (exprimée sous tant de formes diverses) de donner sa propre vie. Rappelons-nous la parole du Sauveur : « ...Qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera... » (Mc 8, 35).
Article écrit par Père Alexis le 09/11/2003 (lu 45 - catégorie : Génération Jean Paul II) -