Dans cette première période de l’évangile, Jésus proclame la bonne nouvelle auprès des juifs, en galilée et à Jérusalem.
Jésus fait pendant son ministère public des choses mémorables, il délivre oralement son message et dialogue avec d’autres (par exemple Jean Baptiste et des personnages religieux juifs). Jésus choisit des compagnons qui le suivent dans ses pérégrinations, ils voient et entendent ce qu’il dit et fait. Les souvenirs qu’ils conservent de ses paroles et de ses actions donnent ensuite le matériel brut sur Jésus. Jésus, Lui, n’a rien écrit, laissant le soin à ses disciples de la transmission de son message.
Les souvenirs des disciples sont déjà sélectifs puisqu’ils se concentrent sur ce qui appartient à la proclamation de Dieu par Jésus, et non aux détails de l’existence ordinaire (éléments du Jésus concret qui nous intéresseraient tellement aujourd’hui !).
D’un point de vue pratique, il est important pour le lecteur moderne de se rappeler qu’il s’agit de ce qui a été dit et fait par un juif vivant en Galilée et à Jérusalem durant les années 20 de notre ère. La façon de parler de Jésus , les problèmes qu’il affronte, son vocabulaire et sa perspective étant ceux de ce temps et de ce lieu là .
Beaucoup d’erreurs sur Jésus, sur l’interprétation de ce qu’il a enseigné viennent de cela. On imagine que Jésus répond à des problèmes qu’il n’a jamais rencontré. [1] Certaines images d’un Jésus héraut de la liberté, ou un Jésus prolétaire, paysan... sont aussi des erreurs. Jésus a été lui-même, un point c’est tout. Il est donc, si l’on veut comprendre l’évangile, très important de ne pas aller trop vite dans notre lecture. Il est capital de se poser la question du sens de telle parole en fonction de la culture ambiante à l’époque, mais aussi du sens que donne l’évangéliste quand il compose son texte pour arriver à déchiffer l’évangile. Par exemple un lecteur non averti pourrait s’étonner du fait que les pharisiens et les scribes soient tellement en discussion avec Jésus et, moyennant quelques remarques des évangélistes sur le fait que c’était « pour lui tendre un piège », pourrait penser qu’ils sont très malveillants. Or il faut savoir que ces discussion entre maîtres étaient fréquentes et ne signifiaient pas du tout une guerre ouverte mais bien une sorte de dialogue, comme au Moyen Age il y avait ce que l’on appelait une disputatio, sorte de dispute entre deux maîtres qui argumentaient l’un contre l’autre, dans leur recherche de la vérité. L’exemple de Luc 10, 29 qui nous vaut la parabole du bon samaritain en est un exemple. Si l’on avait pas la remarque de luc « pour l’éprouver » et « voulant montrer qu’il est juste » on ne pourrait pas déceler d’animosité entre les le scribe et Jésus. Il s’agit d’une discussion normale entre deux hommes de Dieu. [2] Ce serait ainsi mal comprendre Jéus que de le mettre en opposition totale avec les hommes de Dieu de son temps.
Après la Pentecôte, Jésus s’est manifesté comme vivant après sa mort, et Il envoie ses disciples dans la force de l’Esprit saint proclamer la bonne nouvelle. Ils découvrent qu’ils sont envoyés par Lui dans le monde entier...
Ceux qui ont vécu avec Jésus, qui avaient vu et entendu comme témoins directs de la vie, de la mort et de la résurrection, ont été fortifiés par les apparitions du ressuscité. Ils ont reconnu en Jésus celui par qui Dieu a manifesté son amour sauveur pour Israel et finalement pour le monde entier. Une foi qu’ils expriment en donnant des titres à Jésus, titres que l’on retrouve dans les évangiles et qui expriment la foi de la première communauté chrétienne d’après Pâques. Ces titres christologiques sont une confession de foi : Il est Messie, Christ, Seigneur ,sauveur, Fils de Dieu...
Cette foi pascale illumine, donne sens à leurs souvenirs, ce qui fait que leur proclamation prend une signification plus profonde que simplement le souvenir d’un grand rabbi. On peut relire dans ce sens les récits de l’enfance pour voir que la visite des mages, par exemple, est mise en scène pour montrer que le Salut par Jésus doit atteindre toutes les nations et pas seulement le peuple juif.
Aux premiers prédicateurs, les apôtres, les douze (Juda est remplacé juste avant la Pentecôte) s’ajoutent ensuite d’autres envoyés (apôtre = envoyé), qui ajoutent une compréhension autre du Christ, selon leur culture.
Mais la prédication doit aussi s’adapter. Si Jésus était un juif galiléen, du premier tiers du premier siècle qui parlait araméen, au milieu du siècle son évangile est prêché dans la diaspora aux juifs et aux païens du milieu urbain et en grec... Il a fallu donc traduire, mais aussi adapter à des esprits et des situations très différentes l’évangile de Jésus de Nazareth. [3] Certaines traductions ont eu une influence très grande sur le devenir de la pensée et de la théologie de l’Eglise. Par exemple, le choix du mot « soma » pour parler du corps eucharistique de Jésus par les évangélistes synoptiques et Paul donne un sens plus abstrait qui permet aussi de parler du corps des chrétiens, comme d’un corps de métier. On aurait pu choisir le mot de Jean « sarx »( chair), beaucoup plus concret. Ce choix influence encore la théologie aujourd’hui !
A ce mouvement de prédication, qui est très important dans la formation des évangiles, il faut ajouter la liturgie, l’organisation des catéchèses, des communautés, les conflits qui ont pu marquer les débuts de l’Eglise. De tout cela on peut retrouver des traces dans l’Evangile. Par exemple, il est reconnu par tous les biblistes que le récit de l’institution eucharistique tel qu’il est dans nos évangiles est une sorte de formulaire liturgique introduit à cet endroit. Attention, ceci ne veut pas dire qu’il soit faux ! C’est simplement que la mise en forme de ce passage est arrivé jusqu’à l’évangéliste par la liturgie communautaire comme lieu de mémoire de Jésus.
La mise par écrit des évangiles tels que nous les avons aujourd’hui à probablement été faite dans une plage de temps entre 60 et 100 ans arpès la naissance de Jésus. Certains documents existaient, qui étaient des recueils de paroles de Jésus, des catéchèses, des récits, tous perdus à ce jour. Les exégètes aujourd’hui ne pensent pas que les derniers rédacteurs des quatre évangiles canoniques aient été témoins oculaires. Ils ont travaillé à réunir des documents existants, venant eux des témoins oculaires, dans un récit ordonné [4] Au sujet de Mathieu et Jean, qui sont eux témoins oculaires, il est possible que l’évangile qui porte leur nom soit écrit selon une tradition qui remonte jusqu’à eux. Dire que les évangélistes n’ont pas été témoins oculaires permet de comprendre certaines diffcultés. Les évangélistes auraient travaillé sur des documents qu’ils auraient trié et synthétisés à leur facon, avec une visée pédagogique afin de transmettre la foi à une communauté particulière. En tout cas, il est clair que Les évangélistes sont de vrais auteurs, de vrais théologiens et non des journalistes de roman photo !Le plan des évangiles ne cherche pas à être chronologique, mais il est théologique et catéchétique. Cela explique certaines diversités. Comment par exemple la purification du temple par Jésus est-elle placée au chapitre 2 par St Jean, et 21 par Mathieu ? Un témoin oculaire saurait à quel moment cela eut lieu, alors que dans le cas contraire il a devant lui un événement qu’il doit intégrer dans son récit.
Les évangiles ont donc été aménagés dans un ordre logique et pas nécessairement chronologique. Les évangélistes sont des auteurs façonnant, développant, élaguant les matériaux reçus sur Jésus, et comme des théologiens, orientant ces matériaux d’une manière particulière. C’est pourquoi, en lisant tel texte, il sera intéressant de le comprendre à la lumière de ce que l’on sait de la théologie de son auteur, de ses soucis, de son but. C’est ce que nous tâcherons de faire dans les articles suivants.
Il est important enfin de comprendre que notre foi n’est pas dans l’écrit, mais dans la personne du Christ qui se rend présent au monde à travers le texte. Il n’est pas scandaleux d’apprendre que cela ne s’est pas forcément passé de cette façon, parce que nous savons (l’église s’engage là -dessus en proclamant le canon des Ecritures) que ce « visage de Jésus » présenté par nos quatre évangiles est fidèle.
[1] Progressistes (chrétiens de gauche en général) et conservateurs (de droite) font cette erreur. On peut se demander si Jésus servirait comme soldat dans une guerre moderne ou combien de sacrements il a organisés. La réponse exacte à de telles question est qu’un juif galiléen ne pouvait connaître l’existence de la guerre mécanisée et ne connaissait même pas le mot de sacrement !
[2] Voici qu’un légiste se leva, et lui dit pour l’éprouver : Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ?« 26 Il lui dit : »Dans la Loi, qu’y-a-t-il d’écrit ? Comment lis-tu ?« 27 Celui-ci répondit : »Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton coeur, de toute ton âme, de toute ta force et de tout ton esprit ; et ton prochain comme toi-même« — 28 »Tu as bien répondu, lui dit Jésus ; fais cela et tu vivras.« 29 Mais lui, voulant se justifier, dit à Jésus : »Et qui est mon prochain ?« 30 Jésus reprit : »Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho, et il tomba au milieu de brigands qui, après l’avoir dépouillé et roué de coups, s’en allèrent, le laissant à demi mort. 31 Un prêtre vint à descendre par ce chemin-là ; il le vit et passa outre. 32 Pareillement un lévite, survenant en ce lieu, le vit et passa outre. 33 Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit et fut pris de pitié. 34 Il s’approcha, banda ses plaies, y versant de l’huile et du vin, puis le chargea sur sa propre monture, le mena à l’hôtellerie et prit soin de lui. 35 Le lendemain, il tira deux deniers et les donna à l’hôtelier, en disant : Prends soin de lui, et ce que tu auras dépensé en plus, je te le rembourserai, moi, à mon retour. 36 Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ?« 37 Il dit : »Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui.« Et Jésus lui dit : »Va, et toi aussi, fais de même.« [3] Par exemple on voit la différence entre luc 5 19 où il est question de toit en tuile,typiquement gréco romain, contrairement à Mc 2,4 dont le toit palestinien permet d’y faire un trou !Luc 5,19 : » Et comme ils ne savaient par où l’introduire à cause de la foule, ils montèrent sur le toit et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière, au milieu, devant Jésus« . Marc 2 : » Et comme ils ne pouvaient pas le lui présenter à cause de la foule, ils découvrirent la terrasse au-dessus de l’endroit où il se trouvait et, ayant creusé un trou, ils font descendre le grabat où gisait le paralytique."
[4] Luc 1,1 : 1 Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, 2 d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, 3 j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines d’en écrire pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile, 4 pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus.